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La rencontre de mars 2012 - Nancy Vickers
01-04-2012

Par Jean-Claude Dubé

« La Petite Vieille aux poupées » de Nancy Vickers est un petit récit bien encadré écrit d’une fine plume, avec un vocabulaire familier basé sur un scénario simple : un parc et une résidence pour personnes âgées. Bref, une belle petite histoire courte, pas compliquée, qui se lit dans une soirée. C’est aussi un tragédie humaine qui aurait pu être jouée sur les dalles du temple Épidaure en Grèce, il y a deux milles ans. Le sujet porte sur un vice universel et sur ses conséquences néfastes: la pédophilie incestueuse.

Ce récit respecte les cinq temps de la tragédie grecque: 1) les personnages sont présentés 2) l’agent perturbateur est révélé 3) une solution possible est présentée 4) l’action se noue 5) l’action se dénoue avec la mort du personnage principal. En plus, comme au temps de Shakespeare, des éléments comiques y sont insérés.

1. Les personnages

Barbara rencontre une petite vieille, allant clopin-clopant avec des espadrilles blanches et un chandail trop grand, poussant un carrosse landau dans lequel se trouvent deux poupées (rire). La petite vieille considère ses poupées comme de vrais enfants. Barbara la croit folle. Barbara se confie à son amie Liane, personnage imaginaire en chair et en os inventé depuis son enfance (rire). Nous voici donc avec les deux personnages principaux, deux femmes sympathiques, chacune ayant un comportement anormal.

2. L’élément perturbateur

Nous apprenons que Barbara a été sexuellement molestée par son frère à l’âge de six ans et ensuite par son oncle qui la dépucela à l’âge de douze ans. Par crainte ou par honte, Barbara n’en soufflera jamais mot à personne et se soumettra ainsi à « la loi de silence ». Elle se confia seulement à Liane, sa grande amie imaginaire qui sera son réconfort durant les terribles épreuves scabreuses qui la marqueront toute sa vie. Barbara a présentement cinquante ans.

Desneiges Ducharme, soixante dix-sept ans, la petite vieille aux poupées, a passé vingt ans de sa vie dans un institut psychiatrique avec un diagnostic de schizophrénie. Elle a été sexuellement molestée par son père en très bas âge. Celui-ci la déflora à onze ans, avant sa puberté. Mise enceinte deux fois, son père incestueux tua ses enfants dès leur naissance et les enterra sous un chêne sur la ferme familiale. À la suite du meurtre de son deuxième bébé lorsqu’elle avait seize ans, Desneiges se confia à une voisine et au curé du village. Le curé favorisa le père et déclara Desneiges folle. Elle passa donc sa jeunesse dans un asile pour malades mentaux. Rapport médical : démence paranoïaque.

Au bout de vingt ans, Desneiges revint à la ferme familiale et, pour se protéger, se soumet au silence et à la docilité. Son père, maintenant âgé, mourra plus tard et Desneiges, à soixante dix-sept ans, se réfugie dans un hospice pour personnes âgées. Considérée lucide sauf pour ses illusions face à ses poupées, l’hospice lui accorde la liberté de déambuler dans les rues de la ville avec son carrosse et ses occupants. Desneiges se rend régulièrement dans un parc pour se détendre et pour parler à ses poupées. En fait, c’est à ses enfants assassinés qu’elle parle; les poupées ne font que les remplacer. C’est dans ce parc qu’elle rencontre Barbara qui parle aux oiseaux, aux écureuils et à Liane, son amie imaginaire qu’elle seule voit.

3. La solution

Desneiges demande à Barbara d’être « l’Élue » qui ira déterrer les corps de ses enfants morts sans avoir été baptisés. Leurs âmes innocentes sont aux limbes et ne peuvent se rendre au paradis céleste.

4. L’action se noue

Barbara rencontre la directrice de l’hospice. Plusieurs aventures pathétiques et singulières s’ensuivent, incluant une fête à la pizza dans la chambre de Desneiges où les deux personnages se déchaînent telles de vraies adolescentes frénétiques (rire).

5. L’action de dénoue

Desneiges est happée par une automobile et meurt. Barbara déterrera les ossements des deux enfants et une journaliste dévoilera dans un article la piètre existence de la défunte Desneiges et son malheur : une fin classique à une tragédie humaine où les âmes de trois victimes se retrouvent finalement dans un autre monde.


La pédophilie incestueuse est probablement la transgression sexuelle la plus secrètement gardée. Elle est interdite partout dans le monde mais elle est universelle. Les victimes, soit par honte, soit par crainte, soit par contrainte de sauvegarder l’honneur de leur famille, dévoilent très rarement cette agression envers la pureté et l’innocence de leur enfance.

Sur le plan légal, la définition de « rapports sexuels » dans le Code criminel du Canada est la pénétration et la définition d’ « inceste » est la pénétration entre deux personnes consanguines. Par contre, le Code criminel a aussi des dispositions traitant des contacts sexuels incluant des touchés direct ou indirects avec le corps d’un enfant par une personne en situation d’autorité.

Du point de vue psychosocial, la définition de l’inceste s’élargit car l’activité sexuelle envers un enfant peut prendre d’autres formes telles que la nudité, les attouchements génitaux et aux seins ainsi que toute la pléthore de manœuvres autres que la pénétration pénienne. Quoique l’inceste puisse inclure des mères et des jeunes garçons, la forte majorité de ces agressions sexuelles sont envers les filles dans un contexte intrafamilial. Une étude au Québec sur le cas de 85 filles ayant subi l’inceste et ayant des problèmes de comportement, 82% avaient été agressées par leur père biologique et 18%, par un père substitut tel que frère aîné, oncle ou père adoptif.

L’auteure, Nancy Vickers, est née à Arvida, petite ville industrielle du Saguenay et elle déménagea à Ottawa avec sa famille à l’âge de 21 ans. À 15 ans, elle quitta l’école pour travailler dans une banque. Elle maria un pharmacien musulman et éleva deux enfants, Zahra et Karim Hussain. Elle termina son secondaire à 40 ans et s’appliqua à la dactylographie pour réaliser son rêve d’écrire. Sa première publication fut un recueil de poésie, « Au parfum du sommeil ». Ensuite, vinrent des contes fantastiques pour enfants où s’entremêlent fées et sorcières. Sous le nom de plume de Anne Claire, des romans pour adultes suivirent tels que Le pied de Sappho (prix Trillium), Tchador (femme battue immigrante) et Les nuits de la Joconde (personnalités multiples). Adorant explorer les royaumes interdits de l’imagination, Nancy Vickers s’amusa aussi dans l’univers érotique sous le nom de Barbara Brèze. Desneiges Ducharme, la petite vielle aux poupées, est un personnage imaginé. Néanmoins, elle a existé. Nancy Vickers l’a vu plusieurs fois sur la rue près de son éditeur où elle faisait du bénévolat. Sans l’avoir connue, Nancy Vickers apprit plus tard que la petite veille était morte, ayant été frappée par une auto. Se souvenant d’un certain monsieur d’Arvida que les jeunes filles de l’endroit surnommaient « mon oncle cochon », l’auteur créa cette histoire amusante et pathétique à la fois où les conséquences néfastes de la pédophilie incestueuse sont dévoilées.

Au cours des siècles un nombre inimaginable de jeunes filles ont été traumatisées par cette maudite agression envers leur jeunesse et leur innocence. Il n’y a pas de statistiques précises car, en majorité, les cas ne sont pas connus des autorités. On estime que seulement 2% à 23% de ces cas sont dévoilés. Les autres subissent « la loi du silence ».

Espérons qu’un jour « La Petite Vieille aux poupées » deviendra une pièce de théâtre et qu’un Michel Rivard ou un Luc Plamondon saura étaler au monde entier ce fléau dont sont victimes un si grand nombre de fillettes et de jeunes filles. Quoiqu’en disent les apparences ou les statistiques, elles deviennent toutes des petites vieilles dans leur cœur d’enfants.

 
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